Jour 8 Suncheon : visiter Seonamsa sans voiture, temple, sanchae bibimbap et bus depuis Suncheon

JOUR 8

Porridges du réveil

Dans un Palais des thés à Lille, j’avais goûté pour la première fois une infusion de céréale, un sobacha au sarrasin je crois. C’était mon instant Helen Keller. Jamais mon affinité naturelle pour les saveurs pauvres, rustiques, dépouillées, mates, ne m’avait sauté aux papilles avec autant de clarté. Depuis cet événement, j’y fais attention.

Ce matin-là, au petit-déjeuner de l’hôtel, j’y ai porté attention. Il y avait un pot d’huin-juk (흰죽), une bouillie de riz qui avait le goût du fond de cuiseur qui colle-croque.. Jamais vu ça auparavant, mais aucune hésitation. Pendant que ça tournait lentement dans ma bouche, je m’imaginais petit dans ce pays, et tous les matins d’avant l’école défilaient dans ma tête au rythme de mon mâchouillis satisfait. C’était parfait. Demain, je goûterais la version au maïs, l’oksusu-juk (옥수수죽) . Je me sentais colmaté, remblayé, sans creux, d’un bloc mieux soudé, prêt pour la plus rude des journées si d’aventure.

Visite du temple de Seonamsa

L’exploration du jour était audacieuse. On avait lu sur several blogs que, pour visiter Seonamsa depuis Suncheon dans la journée, la voiture valait mieux que le bus. Mais ça nous paraissait jouable. Direction le Jogyesan, trente kilomètres à l’ouest, dans les montagnes. Le bus nous a lâchés au pied d’un sentier qui partait vers le temple. On a croisé plusieurs petits complexes qui baignaient dans le soleil calme de la matinée. Quelques Coréens donnaient de leur personne pour photographier un petit pont en voûte ; l’un s’accroupissait jusqu’à frôler l’eau, l’autre reculait sur la berge en cherchant l’angle où l’arche de pierre et son reflet se referment en un cercle parfait ; l’autre encore, je ne saurais pas bien dire ce qu’il faisait, mais il le faisait également avec application. Derrière quelques portes entrebâillées du complexe principal, on entendait des moines en prière. Un peu plus haut encore, on a pu rassasier un désir qu’avait fait naître le pavillon au bord de l’étang du roi dans le jardin secret de Changdeokgung. Un pavillon à deux étages bordait une mare (certes, elle était asséchée et envahie de mauvaises herbes, mais il faut bien commencer quelque part, et mon journal me permet d’enfermer ce détail dans des parenthèses). Sur cette mare s’ouvrait une fenêtre, à côté de laquelle nous attendaient deux chaises. Et pour parfaire le moment, on avait disposé à l’entrée un café des voyageurs . Il y avait plus de sucre que de café, mais là encore rien ne pouvait gâcher le sentiment qui nous gagna, pas même les piquets de grève que notre pancréas a plantés sur-le-champ, à l’endroit dont je ne connais pas le nom où les pancréas plantent habituellement ce genre de choses. Un groupe de moines déjeunait bruyamment dans le fond. Deux d’entre eux sont repartis en 4x4.

De la suite de cette aventure, je ne suis pas bien fier. Je préfère le dire d’emblée.

Le drame du sanchae bibimbap

On était de retour au pied du sentier vers le début d’après-midi. Pour le repas, on a opté pour un petit restaurant végétarien qui servait des plats de légumes et d’herbes sauvages de montagne. Comme lors de notre banquet à Jeonju, la table s’est couverte de tout un archipel de petits plats très différents les uns des autres. En guise de plat de résistance, un sanchae bibimbap, un bol de riz mêlé aux herbes de la montagne. J’ai rarement eu l’occasion de manger des produits sauvages de ce genre, et la myriade de goûts neufs qui ont fait leur entrée sur mon palais m’a mis de très bonne humeur. Un peu comme la dernière fois, mais sur des touches plus fraîches et poivrées.

Recherche infructueuse d’un distributeur

Seulement, au moment de payer l’addition, environ douze euros pour nous deux, impossible : aucune de nos cartes ne passait. Depuis quelques jours, elles passaient de moins en moins. On pense que, comme il y a très peu d’occasions de taper son code en Corée, elles finissaient par se bloquer ; sinon, plus simplement, il restait de vieux terminaux comme celui-ci qui n’en voulaient pas. C’est pour ça qu’on avait retiré pas mal d’espèces au début du voyage. Mais cette fois on était courts, et on ne pouvait régler que trois cinquièmes de la note. J’ai demandé à la dame où se trouvait le distributeur le plus proche ; elle a tendu le bras dans une direction et a répondu “cinq minutes”.

Je commençais à stresser un peu, et j’étais terriblement gêné, d’autant que la dame était très gentille, ce qui me mettait plus mal à l’aise encore. A. est restée pendant que je partais en quête d’un distributeur . Au fond, je savais que même si j’en trouvais un, dans un coin si reculé, il y avait fort à parier qu’il ne fonctionne pas : nos cartes n’étaient acceptées au retrait que dans les distributeurs des grandes banques équipées d’un service international. Mais je me sentais dans l’obligation de montrer à la dame que j’essayais, au moins. Peut-être en ai-je trop fait. Sur le chemin, je suis tombé sur l’équivalent montagnard d’un CU, et je suis entré. La boutique était vide, mais j’ai entendu des voix au fond. Je me suis retrouvé au milieu d’un vaste salon où, dans un coin, mangeaient trois personnes âgées. Deux d’entre elles se sont levées aussitôt en me dévisageant avec un grand sourire interrogatif. Je leur ai demandé si le distributeur était bien par là. Elles se sont concertées comme une équipe de rugby à trois, puis le vieux monsieur m’a dit “quatre minutes” en pointant la même direction que la dame du restaurant. Je m’apprêtais à filer sur un merci, mais le monsieur a sorti ses clés et m’a fait signe de le suivre jusqu’à sa voiture.

Honnêtement, je ne sais pas très bien ce qui s’est passé dans ma tête à ce moment-là. Je crois que l’annonce d’une aventure a obscurci mon jugement. La conjoncture m’a semblé trop chanceuse pour que je m’y refuse. J’ai aussitôt engagé la gesticulation de la reconnaissance et bouclé ma ceinture dans une vieille Honda. À aucun instant je n’ai songé qu’A., privée de réseau, ne recevrait pas mes messages ; qu’elle m’attendait d’ici quelques minutes. Le trajet m’a paru bien plus long que prévu sur cette route de montagne. Malgré l’imparable gentillesse de ce vieux couple, j’ai commencé à envisager des scénarios de thriller et à rédiger dans ma tête quelques colonnes “faits divers” de la presse locale. Au bout de plusieurs longues minutes, on s’est arrêtés devant une autobanque plantée au milieu d’un petit nulle part. J’ai répété mes remerciements et je me suis rué sur le distributeur. J’ai tout essayé, tout, mais rien n’y faisait : ma carte était systématiquement refusée. Par-dessus mon épaule, je voyais la gentille dame s’approcher avec un œil de plus en plus curieux, et j’entendais son mari amorcer la manœuvre du départ. Je suis revenu la queue entre les jambes leur dire que j’avais échoué, mais que ce n’était pas bien grave, je trouverais une solution là-bas.

Pause. Je m’attendais à ce qu’on remonte en voiture, mais la dame m’a expliqué qu’ils ne retourneraient pas là-bas. Ils n’étaient venus que pour déjeuner chez leur amie ! Aaaaaah, je vois, merci beaucoup en tout cas. J’imagine que, même de l’extérieur, ma déglutition a produit le bruit d’une chaîne de vélo qui bégaie en essayant de rétrograder trois vitesses d’un coup après avoir passé trois semaines d’été dans un parking poussiéreux. J’ai souri, et j’ai pris le chemin de l’arrêt de bus. Le prochain passait dans une heure dix. Or, souvenez-vous, entreprendre cette journée sans voiture était un pari. Le temps de prendre ce bus pour retrouver A. au restaurant, puis un autre pour rentrer à Suncheon sans rater notre train de 19 h pour Busan, c’était peut-être déjà trop juste. J’ai revissé mon bob, avalé une goulée d’eau et je me suis lancé dans l’entreprise qui me semblait la plus rationnelle : courir le plus vite possible les six kilomètres qui me séparaient désormais d’A. et du restaurant.

Au début, plein d’espoir, dès que j’entendais un moteur se rapprocher, je dévissais le torse et, tout en avançant, je tendais un pouce, sans trop savoir si le geste était local ni si la chose se faisait. La dizaine d’échecs essuyés m’incline à dire que non. Ma dégaine et mon allure n’ont sans doute pas mis toutes les chances de mon côté.

Généreux sauvetage

Fort heureusement, A. a fini par capter un peu de réseau, soit qu’on lui ait fait un partage, soit qu’on lui ait donné un code wifi, je ne m’en souviens plus. Elle m’a expliqué en vitesse qu’un couple allait régler la différence, et viendrait ensuite me récupérer en voiture, une fois leur repas fini. C’était inattendu. Encore une étonnante manifestation de gentillesse. À ce moment-là, je mesurais déjà que mon attitude cavalière, j’emploie ici un stigmate réapproprié par mon ami E., avait conduit au pire déroulé possible. Alors, même en sachant qu’on viendrait me chercher, je ne me voyais pas arrêter de courir, comme pour compenser, pour montrer mon sincère investissement, aussi délétère fût-il.

Trente minutes plus tard, une main sortait d’une longue Honda noire qui se dessinait au loin et me faisait signe. Le conducteur s’est arrêté ; je me suis confondu en excuses et lui ai tendu toutes les espèces que j’avais sur moi ; il a refusé avec zèle et m’a fait signe d’entrer. Il nous a demandé de lui indiquer l’arrêt de bus le plus proche, et a même proposé de nous ramener jusqu’à Suncheon, alors qu’ils n’étaient pas encore allés au temple qu’ils comptaient visiter après leur repas ! On lui a montré le chemin, et il nous a déposés sur la petite place où le vieux couple m’avait laissé. Avant de repartir, il est allé s’assurer, dans le commerce le plus proche, que l’arrêt était bien desservi et dans la bonne direction. A. et moi étions un peu engourdis par la succession des événements. Alors qu’on s’asseyait sous l’abribus, un jeune Coréen tout content de nous voir m’a tendu une bouteille de Monster à la framboise. Un peu ébété, et comme je commençais à comprendre qu’il est difficile, presque désagréable, de refuser l’hospitalité d’un interlocuteur, j’ai accepté avec un grand sourire. On lui a aussitôt demandé s’il y avait des toilettes dans le coin, et il nous a guidés énergiquement dans un dédale de petites allées qui ressemblaient à un dépôt de bus désaffecté, jusqu’à des toilettes publiques dont on n’aurait jamais soupçonné l’existence. Sur la banquette arrière du bus, on a discuté un peu avec lui dans un anglais approximatif. C’était un grand amateur de musique, de guitare surtout, et de marques de luxe françaises ; en tout cas, il était fier de nous montrer son portefeuille Louis Vuitton.

Départ pour Busan

Le reste fut moins chaotique. On est arrivés dans les temps, dernier remerciement chaleureux au personnel de l’hôtel qui avait gardé nos bagages pour la journée, et direction Busan, pour la dernière partie du voyage.