JOUR 7
Pour la première fois, nous avons fait une excursion d’une journée en dehors de la ville de notre hébergement, direction Yeosu, au sud de Suncheon. Vos deux ratus economicus ont fait une découverte si importante que je veux la qualifier de rencontre. Les Mugunghwa 1. Le Mugunghwa-ho (무궁화호) est une catégorie de trains interurbains de Korail. Son nom vient du mugunghwa, l’hibiscus de Syrie, fleur nationale de la Corée du Sud. Plus lent et moins cher que les trains express, il dessert encore de nombreuses petites gares. . Ils ont des airs de vieux cars de vieilles provinces où les habitants sont trop vieux pour les prendre. Les couleurs des housses sont passées. Au-dessus, les porte-bagages étaient chargés de cabas de marché, d’une valise rose trop lourde qu’un homme avait hissée là-haut en soufflant par petits coups, pendant que sa femme lui disait de faire gaffe au zip et à son dos. Derrière les rideaux d’un vieux beige gondolé, le train feuillette le pays arrêt par arrêt. Comme il y a de l’espace, les passagers bourdonnent d’un siège à l’autre. Peut-être qu’on était au milieu d’une bande de vieux du rail ? de ce rail ? Des raisins passaient au-dessus de la têtière du siège de devant, vers une main molle, pliée au poignet comme une chaussette pendue longtemps sous le soleil. Quelques secondes plus tard, un rouleau de gimbap aventuré dans le couloir contournait le flanc du même siège. C’était grand.
Yeosu est bordée par une mer et une côte qui promettent des foules colorées : des enfants qui crient, pelle plastique en main ; des épaules rouges là où les bretelles auraient frotté s’il y avait eu des bretelles, ce qui n’aurait pas été le cas. Mais on est arrivé après et avant la fête. Autour de la gare de Yeosu Expo 2. L’Expo internationale de Yeosu s’est tenue du 12 mai au 12 août 2012 autour du thème “The Living Ocean and Coast”. Le site a ensuite été reconverti en parc et en équipements culturels. , la brise n’avait pas la force de chasser l’odeur de dimanche fini qui flottait dans le flou de chaleur du béton. Les grands bâtiments blancs, bâtis en 2012 pour accueillir grand monde, avaient des façades nettes, d’un blanc crayeux, qui fixaient l’eau au bout des quais, le regard vide. Comme il n’y avait pas un chat, on marchait avec une prudence de voleurs polis. On a voulu mettre le nez dans un des édifices annoncés par des affiches mangées par le soleil salé commentaire de A. 3. Si je me souviens bien, c’était quelque chose comme « Exposition Hall », et je m’étais dit que c’était peut-être une exposition sur l’exposition qui avait eu lieu en 2012. . Le rez-de-chaussée était complètement dégagé : le vide, gardé par une fontaine à eau blottie au fond, contre un mur blanc. Comme elle avait l’air d’être la seule encore en mission, on l’a honorée. J’ai disparu un instant aux toilettes. A., pendant ce temps, s’était aventurée au premier étage. Je l’ai aperçue sur la redescente, le visage perplexe. Y avait des gens bien mis, pour une réception, au premier. Ils ont pris l’air aimable de ceux qui savent fermer des portes. On a remercié la fontaine, et on est reparti dans la matinée de fin soirée.
On a laissé la ville nous descendre jusqu’à la place Yi Sunsin. On a fait un petit détour pour voir le Jinnamgwan, immense hall de bois de plain-pied, plus long que tous les autres du genre 4. Le Jinnamgwan (진남관) est une ancienne gaeksa, maison d’accueil officielle de Joseon, construite en 1599 sur le site du Jinhaeru, le poste de commandement de Yi Sun-sin pendant la guerre d’Imjin. Le bâtiment actuel, rebâti en 1718, est classé Trésor national n° 304. , un peu le cousin laïque du Jeongjeon dont j’ai parlé jour 3. Ça m’a plu d’imaginer les grands banquets qui s’y tenaient jadis. J’espère qu’ils tournaient toutes les demi-heures parce que si tes potos sont 70 mètres plus loin, y a de quoi subir un long repas.
Un peu plus bas, sur la dite place, on a vu le bateau tortue de l’amiral Yi Sunsin : un Geobukseon : gros dos noir, toutes dents dehors à défaut d’avoir des voiles au mât ce jour-là, carapace hérissée de piques ; mais pour autant grosse bête de guerre familiale pour le pique-nique du dimanche sur l’esplanade. Il crachait, paraît-il, du poison, ou de la fumée, ou quelque chose de très peu sain, les sources varient 6. Les geobukseon (거북선) étaient des navires de combat employés par la flotte de Yi Sun-sin pendant les invasions japonaises de 1592-1598. Les descriptions insistent sur le pont couvert, les piques dissuadant l’abordage, l’artillerie latérale et une proue en tête de dragon qui pouvait servir à produire de la fumée. . L’affiche certifiait que les abordages étaient impossibles, mais il ne faut jamais trop croire les annonces promotionnelles d’engins guerriers, si ça se trouve, fallait juste pas le tenter pieds nus. Après avoir lu les récits de ses exploits, la statue de Yi Sunsin faisait son petit effet.
On a mangé un petit burger sur une estrade à l’ombre commentaire de A. 7. Lors de la commande, on n’avait pas trop fait attention à la dernière partie en validant un peu vite. On a bien cru que nous avions raté les petits sides gratuits (le radis mariné ou le kimchi), ce qui m’aurait rendue bien triste. Mais non, tout allait bien : après avoir revérifié avec Google Traduction, c’était pour retirer des éléments du burger. . On avait un visu sur Gubongsan, la promesse de montée qui monte du jour. J’avais hâte d’y voir de là-haut les ponts de la ville qui cousent les îles proches de l’archipel 8. Yeosu se présente souvent comme une ville de 365 îles, dont une cinquantaine sont habitées. . Petit passage chez Olive & Young, comptoir avancé d’une science remarquable dont les empires voisins parlent avec respect : celle des onguents, des crèmes claires, des ampoules au ginseng rouge, des sérums à niacinamide, des essences de mucine d’escargot, des toniques au thé vert de Jeju, des mousses de riz effet joue-mochi, des baumes à lèvres goût pêche de supérette, des patchs hydrocolloïdes découpés en hosties, des masques en tissu pliés dans leur jus, des masques hydrogel, des coussinets exfoliants, des crèmes de nuit, des brumes de sac à main, des recharges de cushion compact, des cotons déjà pré-imbibés d’eau. J’ai opté pour un stick solaire qui disparaît sans laisser de trace.
Nous étions prêts pour la montagne ! Mais le chemin qui menait au point de départ de la randonnée était une randonnée urbaine en soi. On s’est enfoncés dans la cuvette entre Gubongsan et Janggunsan, on a pris les petites routes d’un quartier qui montait peut-être plus que les pentes à venir, qui montait tellement que je me suis demandé de quelle super-béquille était équipée la mobylette du facteur pour supporter les positions audacieuses dans lesquelles il abandonnait sa bécane. On a songé à renoncer à ce dédale pentu, mais au bout de dix pas le long de la route, un sombre tunnel est apparu. De là, un éclat nouveau a illuminé les ruelles alléscarpées du quartier.
L’ascension était des plus honnêtes, tout ce qu’on attend d’une montée qui monte, tout ce qu’A. attend du profil de dénivelé d’une montagne : que ça monte puis que ça descende ; toute variation intermédiaire est mal venue commentaire de A. 9. Ou peut signifier une erreur de chemin. . Au sommet, il y avait une large plateforme d’observation métallique. Chose rare, la vue m’a plu, moi qui avais pourtant emporté dans ce voyage ma coutumière méfiance envers les panoramas de montagne ! Je n’ai pas eu besoin de me demander pourquoi elle pourrait me plaire, ou d’hameçonner une ébauche de plaisir qui naissait au fond de moi. Ça m’a plu. Il faut croire que la texture des reliefs de Yeosu a fait forte impression sur mes goûts. Je note donc que la topographie côte casse-cassée ne me laisse pas indifférent commentaire de A. 11. Sûrement la mer aussi, qui était souvent très jolie ! .
Dans la redescente, on est tombé sur un parc de sport, ou plutôt, sur tout un petit village de vieux rebelles qui pratiquaient la désobéissance des genoux, et de plein d’autres parties du corps avec des machines ultra-spécifiques. Comme on avait vu des installations similaires à Séoul et à Jeonju, à chaque fois au début des randonnées, dans la naissance des flancs de montagne, on était pas surpris. Mais ceux-ci avaient l’air rebelles. Certaines machines étaient recouvertes de vieilles bâches verdâtres, ils avaient installé des marmites et cuisinaient par petits groupes, l’aménagement avait l’air de dépasser le seul parc de sport public. On aurait dit le repère de la clique de robin des bois.
Ensuite, on a pris le bus en direction du parc Dolsan avec l’idée d’y prendre le téléphérique jusqu’au début du pont qui menait à Odongdo 12. Le Yeosu Maritime Cable Car relie le parc Jasan, près d’Odongdo, au parc Dolsan, de l’autre côté du port. Il est présenté comme le premier téléphérique coréen à franchir une portion de mer. . Mais la prise de hauteur du matin, dans la montagne, nous a dissuadés d’en remettre une couche. Ou peut-être le prix commentaire de A. 13. Sûrement le prix. . Qui sait. On a quand même fait un tour du parc et de la station du téléphérique, sur plusieurs étages tout vides. C’était liminal. Encore plus que la sortie de la gare dans le secteur de la vieille expo. On a donc opté pour le bus.
A. a remarqué un hôtel de luxe situé juste avant le pont qui mène sur l’île. Et elle a fait une observation très juste : y avait pas de touristes standards. Que des gens chics en habits de bureau qui marchaient en petits groupes organisés hiérarchiquement où y avait toujours une personne, sans doute le ou la boss, que les autres veillaient à ne pas dépasser. L’hôtel remarqué juste avant le pont n’y était sans doute pas pour rien. Les vestes proprement coupées soutenaient cette théorie. Sur Odongdo, on a vu la grotte d’un dragon, un arbre en forme de zizi, un phare, et tout plein de jolis points de vue sur les îles de cette côte toute casse-cassée 14. Odongdo (오동도) est reliée au continent par une jetée d’environ 768 m. L’île est surtout connue pour ses camélias, qui fleurissent en hiver et au début du printemps, ainsi que pour ses falaises, ses pins et son petit phare. .
Revenus sur nos pas, on pensait passer le long du quai des Nangman Pocha pour voir éclore la vie nocturne dans ces petites institutions de bord de mer. Mais les prix étaient exorbitants et devant chaque bâche rouge et jaune était posté un jeune homme beaucoup trop insistant qui nous criait des mots anglais. On était pas très à l’aise, et ils lançaient des phrases déplacées du genre “That’s a beautiful girl you have here” commentaire de A. 15. Non, vraiment, c’était chaud. . Alors on a continué notre chemin. Deux bières locales sont apparues dans notre besace, et on s’est posés sur des marches non loin du phare Hamel pour observer le coucher de soleil des amoureux de Yeosu 16. Le nom du phare renvoie à Hendrick Hamel, marin néerlandais échoué sur Jeju en 1653 puis retenu treize ans dans le royaume de Joseon. Après son retour, son récit fit connaître la Corée à une partie du public européen. 17. La formule “Yeosu night sea” doit beaucoup à la chanson Yeosu Night Sea de Busker Busker, sortie en 2012. Le succès du morceau a contribué à associer Yeosu à un décor de promenade nocturne et de romance au bord de l’eau. .
S’est ensuivie une mémorable remontée de la ville en accéléré pour se rapprocher le plus possible de la gare, et manger ! avant le départ du train vers 20h. Nous nous sommes enfoncés dans des quartiers on ne peut plus résidentiels commentaire de A. 18. Plus rien n’était ouvert dans ce qu’on avait repéré vers la gare, et on a eu trois refus car les restaurants fermaient tôt. Le malatang était donc notre dernière option. , où les restaurants fermaient tôt. Par chance, on a pu rentrer dans un petit endroit sympa qui proposait des malatang à composer soi-même 19. Le malatang vient de la cuisine du Sichuan : ma renvoie au piquant du poivre du Sichuan, la au piment, et tang à la soupe. Dans les restaurants coréens récents, on choisit souvent soi-même les ingrédients avant la cuisson. commentaire de A. 20. En entrant dans le restaurant, on était tout à fait perdus : pas de carte, juste des affiches avec trois plats et une sorte d’étal d’ingrédients. Heureusement qu’un gentil monsieur parlait anglais, sinon on n’aurait peut-être jamais compris comment cela fonctionnait. . Jamais de ma vie un niveau de piment 1 ne m’a paru si pimenté. Même le 0,5 de A. était intense. Mais c’était parfait commentaire de A. 21. Ce fut, pour ma part, l’un des repas les plus durs et compliqués de Corée. D’une part à cause du piquant : chaque bouchée était un moment de douleur, mais en même temps rassasiante car j’avais super faim. Mais aussi à cause de mon envie de faire pipi. En effet, les toilettes n’étaient pas dans le restaurant, et je n’osais pas demander au début, et ce jusqu’aux trois quarts du repas. . L’ambiance était familiale, y avait une table d’enfants sur la droite, un habitué qui nous a aidés à comprendre comment composer notre plat, puis nous a indiqué les toilettes les plus proches, dans le coin sombre d’un bloc d’immeubles résidentiels derrière le restaurant, sans oublier de nous tendre un rouleau de PQ.
Finalement, on a gagné la gare à temps, et on est rentrés à l’hôtel IAM.