Jour 5 Jeonju : Namgosanseong, patrimoine immatériel et makgeolli

JOUR 5

Pour cette journée, nous nous étions donné pour but le Sinabro-gil Trail ; mais, comme il arrive souvent aux buts que l’on se fixe en voyage, celui-ci valait surtout par ce qu’il nous faisait découvrir en chemin. Il y eut d’abord Cheongyeon-ru, immobile au-dessus de son pont, avec la fixité légère des bâtiments qui ont traversé plusieurs siècles. On s’étonnait de voir encore passer des voitures si près de ce pavillon de bois, comme si l’usage le plus prosaïque et contemporain, n’avait jamais réussi à le tirer tout à fait du songe. On a continué jusqu’à Hanbyeokdang, plus retiré, blotti dans le coude de la rivière, et qui semblait écouter le bruit de l’eau. Là encore, une tortue portait une stèle en pierre. Ce détail, que j’avais d’abord pris pour une petite curiosité locale, commençait à revenir avec l’insistance discrète des choses qui veulent qu’on les remarque. Ce n’était d’ailleurs pas la dernière, mais il vous faudra attendre le jour 7 pour y voir plus clair. J’en avais déjà croisé plusieurs, dans des temples, des jardins, au détour d’une cour de musée.

Avant de partir, A. avait découvert dans la cuisine commune deux patates douces encore chaudes de leur vapeur. On eût dit ces présents abandonnés dans les contes, où l’hospitalité a toujours quelque chose d’une épreuve ; mais, jusqu’à nouvel ordre, je crois qu’il n’y avait là ni sortilège ni piège, seulement la générosité tranquille de notre hôte.

Pour gagner le départ de la randonnée, il fallait d’abord suivre le Jeonjucheon, le cours d’eau de la ville, qui la traverse sans cérémonie, avec ses berges basses et herbeuses. C’est étonnant comme tout semble à la fois entretenu et laissé à soi-même. En chemin, on tombe sur un kiosque à vélos. Dans une petite guérite, un homme veillait sur les bicyclettes. Enfin, il regardait un match de baseball, je crois. Il nous apprit que pour deux mille wons et en laissant une pièce d’identité, on pouvait véloter tout le jour dans Jeonju. Offre admirable, trop belle pour n’être pas saisie sur-le-champ. Mais nous avions notre idée fixe : monter. On a laissé les bicyclettes dans leur coin, mais on les a emportées dans un coin de notre esprit.

Nous nous sommes alors enfoncés dans une vallée de la montagne Namgo, d’abord par des chemins assez nets, puis par une espèce d’entrée plus confuse, où le sentier semblait avoir perdu l’habitude des pas. Le sol disparaissait sous une couche épaisse de feuilles mortes ; elles glissaient sous les semelles, cachaient les pierres et les racines, et tout un petit peuple affairé qu’on entendait bruire dessous. Ça remuait sans se montrer; on avançait donc sans trop méditer, les patounes prudentes, mais pressées, par la philosophie simple que nous enseignent les sous-bois : ne pas rester trop longtemps immobile sur ce qui craque. Pendant un moment, nous ne savions plus très bien si nous suivions le chemin ou seulement l’idée qu’All Trails se faisait du chemin. Puis, à mesure que la pente nous hissait, les choses se sont ordonnées. La muraille de Namgosanseongest apparue, nous l’avons prise pour guide et l’avons longée jusqu’au sommet.

La redescente nous a déposés presque sans transition devant le National Intangible Heritage Center de Jeonju. La montagne qui nous a fait suer nous a laissé rouler dans la Corée savante et distinguée du patrimoine culturel immatériel. On avait peur de puer, mais comme il n’y avait absolument personne à part quelques agents du musée la tête penchée sur leurs bureaux ci et là, presque surpris de nous voir, on s’est dit que ça irait.

C’est là que plusieurs petites questions, gardées depuis le début du voyage dans un coin de la tête, trouvèrent leur réponse ou du moins une forme plus nette. On a vu les chapeaux des personnages de Kingdom, les gat de Joseon. Comme je le pensais, ce n’était pas conçu pour protéger du soleil. J’ai lu que le gat était également apprécié pour les ombres fines qu’il dessinait sur le visage, lorsque les rayons du soleil traversaient la trame légère du crin.

Plus loin, on était agréablement surpris de trouver sous verre la vaisselle métalliquedans laquelle on avait déjà pu manger plusieurs fois. Le lendemain, j’eus d’ailleurs la joie enfantine de voir arriver un plat dans cette même vaisselle, non plus sous verre, mais à table, comme les jours précédents donc, mais plus vraiment comme les jours précédents, donc. Il y avait encore des arts populaires, des gestes de cérémonie, des costumes suspendus qui attendaient que quelqu’un rentre dedans. Mais notre petite passion, à A. et à moi, se fixa sur les armoires médicinales, des meubles curieux, couverts d’une centaine de mini-tiroirs qu’il est difficile de ne pas vouloir ouvrir.

Le musée était presque vide de monde. On entendait le frottement de nos propres pas avant même de penser à marcher.

Le coin de la tête où on avait rangé les vélos du matin fit toc toc. On a regagné le point de départ pour dénicher la station de vélo publique la plus proche de notre hébergement. Avant ça, on s’est postés dans le GS25 du coin, un Pyeonuijeom, pour notre premier repas sur le pouce. Mais comme c’était le premier, et que le rayon de nouilles instantanées était titanesque, on a pris notre temps. On a accompagné les nouilles d’un rouleau de gimbap. Je m’attendais pas à ce qu’il soit recommandé de le faire réchauffer. Ce n’en était pas moins bon. À 13h30 tapante, on était devant la guérite avec un grand sourire ; le monsieur est sorti en rigolant, il nous a remis les vélos, et on s’est élancés sur la berge cyclable en direction du nord de la ville.

On a pédalé quarante minutes jusqu’à arriver devant la Yeonhwajeong Library (연화정도서관), située dans le parc Deokjin. Elle était au milieu d’un petit étang couvert de lotus morts, posée sur son îlot, survolée par des aigrettes affairées. Le bâtiment était sublime !

Alors qu’on faisait une petite pause, les fesses posées sur la marche de bois qui entourait la bibliothèque, on a aperçu un petit pot en bois rempli de flèches. Une mère et son enfant ont pris les flèches, puis ont tenté de les lancer dans le pot, à la main, avec une grande application. Le petit duo a renoncé après quelques minutes sans succès. Notre curiosité était piquée, notre dignité pas encore. On a récupéré les flèches à notre tour, et malgré nos échecs, nos tricheries et les petits cris qui finissaient par accompagner nos lancers ; nous n’avons pas fait mieux. Je me demande si quelqu’un a déjà réussi.

Comme nous devions redéposer les vélos à 16h30, on a pris le chemin du retour en sens inverse. Enfin, presque. Au bout d’un moment, alors qu’on enchaînait les remarques du genre :

  • “C’est fou ce qu’un chemin peut être différent sur le retour.”

On s’est aperçus que ce n’était pas le même chemin, et qu’on avait décroché de la rivière pour suivre un petit ruisseau qui lui ressemblait beaucoup. Demi-tour, et puis on revient : nous revoilà sur la piste.

Le long de la rivière, beaucoup de personnes collectaient des herbes sauvages, bien équipées avec leurs mini-bêches, leurs petits sacs de congélation et leurs chapeaux qui protègent le cou, accroupies parfois pendant des dizaines de minutes sur un même spot. On a croisé un type qui n’avait pas bougé entre l’aller et le retour, toujours aussi affairé.

La fin d’après-midi et les efforts de la journée ont rendu tentante une petite reposette. Nous avons sagement attendu le soir pour repartir en quête… de makgeolli. Oui, nous en avions goûté à Séoul, mais à Jeonju c’était autre chose : ils avaient des bouilloires et des assiettes de plats inconnus qui arrivaient par vagues. D’où le round 2.

On a testé Yetchon Makgeolli. Le principe est étonnant : tu paies une tournée de makgeolli dans une grande bouilloire de 1,5 litre, et chaque bouilloire s’accompagne d’une myriade de petits plats . Au bout de quelques minutes, il n’y a plus vraiment de table, seulement un archipel de bols, de coupelles, de tofu, de fritures, de choses marines, de choses rouges, de choses dont on ne savait pas toujours le nom. On n’a pas vraiment échangé avec nos deux voisins, deux hommes d’environ quarante ans qui enchaînaient les bouilloires avec vaillance sans toucher à leurs plats. Mais d’une certaine manière, on a eu l’impression de passer la soirée avec eux. Plus le temps passait, plus ils se faisaient fraternels, jusqu’à se prendre les mains et crier ensemble une phrase que nous n’avons pas comprise, mais qui avait l’énergie d’une résolution commune de troisième chapitre de shonen. Ils commandaient même du soju et des bières entre les bouilloires !

J’avais rarement autant mangé de ma vie. Mon estomac, qui croyait bien connaître son métier d’estomac, fut soudain tripromu ambassadeur, alchimiste et tonneau. Il tâta du suc : du sel, du feu, du ferment, du poulpe, du chou, du riz, de la mer et de la terre, tant et si bien qu’il eut devant lui plus de Corée qu’il n’en pouvait raisonnablement entendre. Il protesta peu. Même, à le bien considérer, il semblait prendre goût à cette confusion. Notre hôte nous avait gentiment prévenus, je ne sais plus à quel moment qu’il pleuvrait fort cette nuit-là, et que mieux valait rentrer nos chaussures. Je ne sais plus si nous l’avions fait avant de nous coucher. Toujours est-il qu’au milieu de la nuit, dans un demi-éveil pâteux, j’entendis la pluie battre avec une vigueur de tambour, puis des pas se rapprocher dehors. Ils avaient la lourdeur des pas qui ne veulent réveiller personne, et malgré l’intention qui les guide, ces pas m’angoissent. Le matin venu, les chaussures étaient rangées dans la tour en plastique devant la porte. Les avais-je rentrées moi-même ? Notre hôte était-elle passée, ange des chaussettes sèches et protectrices de la bonne odeur des bus et trains de la région ?