Jour 4 Jeonju : voyage en bus, village hanok, kalguksu chez Veteran, thé traditionnel et balade nocturne

JOUR 4

On marchait de bon matin vers la gare routière de Séoul, en vue de nous enfoncer dans les terres du pays. À ce moment-là, j’ai réalisé que j’aimais déjà beaucoup le quartier de Sinchon et son esprit. Mais il fallait partir, pour pas perdre le rythme qu’on avait fixé quelques semaines plus tôt, au moment de planifier notre itinéraire.

Faut que je parle d’un événement étonnant qui nous a pris de court. On attendait sur un banc, en face de la porte d’embarquement du bus à destination de Jeonju. Un homme âgé passait devant nous. On était en plein cœur d’une des joutes argumentatives dont on a d’autant plus le goût qu’elles touchent, en apparence, à des détails sans grande importance, mais pour ou contre lesquels on développe des thèses de casuistique assez fouillées. A. avait clairement pris l’ascendant ; les bras m’en tombaient déjà, j’avais la mine éteinte depuis plusieurs minutes, et elle avait amorcé le bouquet final de sa chorégraphie de l’annihilation rhétorique. Elle enchaînait ses meilleures poses, pendant que je repassais intérieurement le déroulé du script qui avait conduit à mon enterrement matinal .

Voilà, vous avez le contexte. C’est à ce moment-là que le vieux monsieur passait. Il s’est planté devant nous, et a planté son sourire en coin. Il m’a regardé en levant le sourcil avant d’exécuter une parodie moqueuse de certains mouvements signatures de A. On n’a pas trop su comment réagir. Je tiens à préciser qu’à aucun moment il n’a adressé un regard à A. À l’issue de sa caricature, il a marmonné dans sa barbe quelques phrases. Puis il a repris son chemin, en égrenant dans son sillage un rire qu’après concertation avec A., on ne pouvait pas qualifier d’espiègle, taquin ou plaisantin, parce que l’attitude, dans son ensemble, nous avait paru plus critique et mauvaise que bienveillante et joueuse. On aurait bien aimé en discuter avec lui, mais on n’avait aucun moyen commun pour échanger. Il parlait pas anglais et nous, on savait toujours pas dire grand chose en coréen .

Dans le bus, on a poursuivi Kingdom. On a souvent levé la tête pour apprécier les paysages des routes vallonnées, des plaines recouvertes de serres blanches à perte de vue, et des zones industrielles où on n’aurait pas bien su dire ce qui s’y produisait. Deux heures et demie plus tard, on roulait dans la partie nord de Jeonju. La ville était tellement différente de Séoul que j’ai cru un instant qu’on avait passé une frontière. Mais la Corée du Sud n’a qu’une seule frontière, et je crois que la traversée ne serait passée ni inaperçue ni en douceur . Le nord était sec, plein de rumeurs de machines et véhicules ; l’air et le gris des murs étaient caractéristiques des images que je me fais des espaces urbains à la frontière de zones industrielles, à moitié pris dedans. C’était une entrée en matière inattendue : on avait surtout vu dans les blogs la partie sud de la ville, le village Hanok, la rivière qui serpente au pied des montagnes.

Par prudence, on voulait réserver à l’avance nos billets pour le bus qu’on prendrait dans deux jours pour descendre à Suncheon. Devant le terminal, une agente de la gare assez âgée, coiffée d’une casquette d’uniforme à visière noire et armée d’une baguette-stylet-tactile, menait sur la borne des opérations promptes, à la demande des passants souhaitant devenir passagers, avec des gestes sûrs. On s’est présenté, on lui a montré Suncheon sur la carte, en souriant. Elle nous a dit qu’aucun bus ne partait d’ici en direction de Suncheon. On s’est dit qu’on avait survécu quatre jours ; c’était déjà pas mal. Il allait maintenant falloir trouver un joli pont pour passer la nuit. C’était sans compter sur l’arrivée d’un passant plutôt vieux, qui errait lentement les mains dans les poches. Il a échangé quelques mots avec l’agente avant de nous lancer quelques mots en anglais, qui semblaient nous inviter à le suivre, ce qu’on a fait machinalement. Notre sauveur était flegmatique ; sa démarche : administrative . On l’a suivi jusqu’au premier étage, devant une porte qui donnait sur la rue. Je me suis noué les neurones en essayant de me représenter la manière dont la gare épousait le relief. On l’a remercié ; il nous a indiqué du bras une direction, et notre sauveur est reparti à l’intérieur, errer peut-être encore jusqu’à l’arrivée de nouveaux voyageurs confus. En suivant la direction indiquée, on est arrivé devant une nouvelle gare. Un agent sans chapeau, cette fois, est venu nous accueillir. Il avait l’air très heureux de pratiquer son très bon anglais. Il nous a tout expliqué sur le fonctionnement des réservations. Sur les bornes, on ne pouvait pas changer la date de réservation. Soit il faudrait réserver en ligne, soit il faudrait réserver le jour même du départ. Il nous a presque accompagnés devant l’arrêt de bus à prendre pour rejoindre notre hébergement dans le sud. On l’a remercié chaleureusement.

Petit coup de bus, et on était devant le portillon qui ouvrait sur la cour de la maison d’hôtes de Moran, au milieu d’une allée du village Hanok où aucun bruit ne troublait celui de la brise légère. On a appelé, mais personne n’a répondu. On est entré prudemment, et on a fait un petit tour de la cour. Notre hôte est arrivée quelques instants plus tard, et on a refait un petit tour avec elle ; puis on s’est déchaussés sur le didimdol, et on a déposé nos affaires dans la chambre, à côté des deux yoenroulés avec soin dans un coin. Comme il était déjà midi et qu’on était affamés, on a franchi la porte voisine d’un restaurant qu’on ne savait pas être une petite institution locale : Veteran. Leur kalguksu épais à souhaitet les mandu au kimchi nous ont ravis.

On a galopé, tout gros plein de soupe, vers la colline la plus proche. Il y avait une salle communautaire de détente au pied de celle-ci. On y a phasé quelques secondes avant la montée. À mi-première-pente, on avait un point de vue à la dérobée sur un conglomérat de salons de thé, et ce plongeon dans leurs cours a instillé l’idée de s’y essayer à l’occasion . On a poursuivi la petite ascension jusqu’à atteindre les pavillons Omokdaeet Imokdae. Dans la redescente par l’autre versant, un puits est apparu au bord de la place Ssangsaem. On a joué quelques minutes héroïquement avec le seau percé qui flottait au fond, trop heureux qu’on était de voir un puits à peu près fonctionnel. En se retournant, on a vu des maisons garnir des buttes. C’était le village de Jaman. Les murs étaient recouverts de peintures et de graffitis de personnages revisités de la pop culture internationale. A. a tenu quarante secondes athlétiques de chaise à côté de Chihiro et de Kaonashi le Sans-Visage et de leurs deux petits compagnons, mais le train est parti sans elle. En remontant dans la ville, on a tourné autour d’un rond-point imposant qui tournait lui-même, comme souvent les rond-points tournent, autour de la porte Pungnammun. Après avoir médité quelques instants pour savoir où était le nord après avoir tourné en rond, on a continué à avancer jusqu’à un salon de thé qu’A. avait repéré. On était les seuls clients, assis au sol devant un gros morceau de bois verni en guise de table, pendant que notre hôte d’un âge respectable préparait une première tournée de thés sirupeux particulièrement sucrés, en écoutant son bruyant drama du moment. L’ambiance était sympathique. Dans un second temps, elle est venue nous accompagner pour qu’on prépare, avec une théière au long nez, nos premiers thés fleuris, qui avaient davantage le goût qu’on imaginait avoir des thés.

Du reste, on s’est posés avant de partir pour une balade nocturne un peu plus au nord encore, jusqu’à quitter le village Hanok ; je serais incapable de vous en redonner l’itinéraire, même avec une carte sous les yeux.