Jour 2 Séoul : vélos Ttareungi, Seoul Forest, Gangnam et musée national

JOUR 2

J’ai achevé le récit de la première journée dans des termes élogieux. La seconde journée a pris l’autre bord de l’étoffe. Celui qui gratte.

La veille avait laissé des trous dans nos batteries, qu’un voile d’enthousiasme matinal masquait. Au réveil, on a découvert par hasard les Ttareungi. Le prix, environ deux euros la journée, parlait évidemment aux deux ratus economicus qui se voyaient déjà longer le fleuve Han depuis Yeouido , passer par Banpo, filer jusqu’à Seoul Forest, poser quelque part la nappe-pique-nique dans l’herbe, visiter en passant le musée national gratuit, puis revenir dans Sinchon avec les joues encore chaudes et contentes. Le film était prêt avant même que j’aie enfilé mes chaussettes (avocat à gauche, œuf au plat à droite). C’est sans doute grâce à cette heureuse faiblesse que les désillusions ont pu taper si sec. Sans ce petit songe matinal, la journée aurait pu paraître seulement contrariante, un peu manquée mais sympathique ; vécue depuis la selle imaginaire de nos bicyclettes low cost, elle a pris une tournure apocalyptique.

À peine avait-on payé nos tickets en ligne pour les vélos qu’on était au parking le plus proche, téléphones en main, prêts à scanner un QR code. Mais l’application qu’on avait trouvée semblait appartenir à une branche morte du monde numérique. Comme les Coréens passaient plutôt par Tmoney GO, je ne pense pas qu’elle ait été activement maintenue. L’appli ne fonctionnait pas en données mobiles..

On a donc pris le bus de la déception jusqu’à Seoul Forest, mais on avait encore les ressources d’âme nécessaires au rebond : il a suffi de quelques minutes à déglutir lourdement, et on était à nouveau tout frais, tout gaillards. Seulement, à l’arrivée, le parc était presque entièrement fermé. Une grande exposition internationale était en préparation. Il y avait un peu partout des barrières, des zones interdites, des morceaux de chantier et des bâches oranges. La terre entre les arbres était sèche. Un autre jour, cela ne nous aurait pas déplu, on y aurait trouvé de l’attrait. Mais en ces circonstances, l’aridité et l’inhospitalité du lieu sont entrées en résonance avec le sentiment grinçant qui gonflerait en nous à chaque pas ce jour-là ; d’autant plus qu’on avait vu des photos printanières du lieu, des allées qui dépliaient leurs nuances de verts et des fleurs qui avaient fait leur petit travail de propagande avec une efficacité redoutable. On avançait maintenant dans la version décapée du lieu. Les serres nous ont tout de même bien plu ; déjà parce que c’est la première chose qui n’était ni fermée, ni inaccessible, ni partiellement ouverte ; et aussi parce qu’elles étaient très bien aménagées. Mais ce petit pschitt de ventoline, j’en suis sûr maintenant, n’a servi qu’à maintenir notre tête assez haute pour que le bâton suivant l’atteigne en plein .

Bâton suivant : la Byeolmadang Doseogwan, 별마당 도서관, littéralement la bibliothèque de la cour des étoiles. Les photos la présentaient comme un lieu incontournable. Les hauts rayonnages de livres, les courbes de lumière, les silhouettes minuscules au pied des rayonnages, gnangnan. Sur place, l’image tenait encore debout, mais pas le lieu. C’était un décor creux, juste assez photogénique pour nous avoir fait traverser le quartier qu’on a le plus détesté : Gangnam ; mais pas assez pour consoler cette pénible traversée. Gangnam est parcouru de larges artères sans couleurs, de passages piétons où l’on peut regarder un feu pendant cent vingt secondes avant qu’il rappelle qu’il est toujours rouge, et que ces boulevards sont faits pour des gens qui peuvent se payer un taxi. Au bout du compte, on ne sait toujours pas s’il est possible d’accéder aux livres en haut des rayons.

J’aimerais détailler la pénible traversée. En sortant de Seoul Forest, on a découvert qu’un pont à pied à Séoul est un objet beaucoup plus long que ce que ne veut bien en dire une carte. Sur l’écran, le passage avait l’air simple : une ligne sur le fleuve, l’autre rive. Dans les jambes et dans la tête, c’était une autre affaire. Il fallait trouver où marcher, quel escalier ou quel ascenseur menait au pont, rejoindre le bon trottoir, patienter à d’innombrables passages piétons à feux tricolores qui pourraient être renommés passages voitures tant ils semblaient réserver leurs lignes blanches aux roues plutôt qu’aux pieds et patounes ; fallait suivre des ramifications de bretelles, de rampes, d’îlots et de parapets. Et le pire, bien sûr, c’est qu’on n’a pas pris le bon pont…

Au sortir de Seoul Forest, on avait suivi un premier pont piéton si agréable qu’on l’a traversé en pilote automatique. Il y avait de l’air, des petits ruisseaux en contrebas, on était à hauteur de branches. Autant dire que le piège était parfait : on s’y promenait avec insouciance. Au bout d’un kilomètre, le filet s’est refermé sur nous. Il ne menait pas du tout sur l’autre rive. Il nous a déposés au bord du large fleuve, avec un point de vue douloureux sur le pont à prendre, sept cents mètres plus loin à l’ouest, et dépourvu de toutes les douceurs de ce premier ponceau .

Une fois arrivés de l’autre côté, sur un large trottoir de Gangnam, la marche avait perdu toute saveur. Chose rare, on en a eu marre de marcher là. On a pris un bus pour enlever cinquante minutes à notre peine. Le songe de la journée à vélo piquait le cœur particulièrement fort en ces pénibles et longs instants.

À destination, j’ai décroché une photo sans conviction de la bibliothèque, comme on coche une case à la fin d’un formulaire qu’on n’avait aucune envie de remplir, un peu pour garder la face, puis on est repartis en quête d’un parc . Banpo, le parc le plus proche, n’a pas redressé la journée. D’énormes ponts le bordaient ; des îlots artificiels accueillaient des riches venus se marier en grandes pompes dans des bâtiments au bord de l’eau où étaient affichés leurs visages en très très très gros plan ; et le long de la piste cyclable passaient des vélos…

On a pris ensuite le chemin du musée national, après un nouvel échec, entre-temps, dans la catégorie cimetière, cette fois-ci. L’itinéraire vers le Gungnip Seoul Hyeonchungwon (국립서울현충원), le Cimetière National de Séoul, a jeté nos pas dans un dédale sur plusieurs étages, avec des escaliers, des passerelles, et des routes qui faisaient pousser à Naver Map des bégaiements d’impuissance. Même un couple de passants qui a gentiment répondu à notre détresse a ouvert de grands yeux en échangeant quelques mots rapides, avant de nous dire qu’eux-mêmes n’avaient aucune idée du chemin à suivre. On n’a pas réussi à s’en tirer autrement qu’en abandonnant .

Le musée national était vraiment chouette . Seulement, les longs efforts de la journée, les petits revers accumulés et la fatigue de la veille, que les murs de l’enthousiasme ne retenaient plus, ont fini par tomber d’un coup. Au bout d’une heure et demie de visite, on était affalés l’un sur l’autre sur un canapé sans dossier. Nos yeux tenaient à peine.

Deux choses ont néanmoins réussi à s’accrocher dans nos esprits et, par là, ont réussi à maintenir un temps l’éveil. La première : les Annales de la dynastie Joseon, qui couvrent 472 ans, de 1392 à 1863. Je ne sais pas qui a pensé ce contrepoids politique, mais il est brillant. Des scribes consignaient au quotidien les paroles et les actions des rois, dans la sphère publique et dans une partie de la sphère privée. Pour les souverains, c’était une promesse de postérité ; mais la postérité avait des dents. Chaque décision était inventoriée, reprise, relue plus tard à travers l’œil de l’Histoire. Même si l’indépendance des scribes a certainement fluctué selon les époques, les rois avaient peu, ou pas, de regard direct sur ce qui était retenu dans les Annales. Parmi ces ouvrages, les protocoles royaux de l’Oegyujanggak, 297 volumes, ont été pillés lors de l’expédition du contre-amiral Pierre-Gustave Roze en 1866. Sur certains documents, il restait de petites traces d’archivage en français. Je n’avais jamais entendu parler de la présence française en Corée, des ingérences et des violences.

Le deuxième point qui m’a retenu venait de la mise en regard des collections Yoo Chang-jong et Iuchi Isao. Le musée national conserve, dans deux galeries voisines, des tuiles de bout de toiture coréennes données par ces deux collectionneurs. Ces objets, généralement en argile, servaient à la fois d’éléments architecturaux et de supports décoratifs. Leur décor obéit à quelques motifs récurrents, mais chaque pièce en propose une variation selon son époque, son lieu de production et sa technique de fabrication. J’adore les motifs ornementaux soumis à des règles formelles strictes, mais capables, d’une époque à l’autre, de déployer une diversité sidérante dans l’infime écart entre répétition et variation. Lorsque des centaines d’artéfacts, en provenance de temps et d’espaces lointains, sont ainsi rassemblés dans une même salle, je jubile un peu.

Après avoir failli être pris pour des statues de chair endormies en équilibre l’une contre l’autre sur un banc, un dernier sursaut d’énergie nous a précipités vers Kkosyong Pork Cutlet, qui servait de délicieux tonkatsu pas trop loin de notre hébergement à Sinchon. L’ambiance était étonnante, le prix le plus bas de ma vie, assiette arrivée en quarante-cinq secondes, fallait piler soi-même un mélange de graines de sésame torréfiées dans un bol strié , et regards très habiles pour faire comprendre qu’aussitôt le repas terminé, il fallait plier bagage afin de laisser entrer ceux qui faisaient la queue avant la fermeture précoce à 19 h. Étonnant, mais délicieux. Depuis bientôt deux semaines que je suis au Japon, je cherche encore un tonkatsu de cette qualité. Le saint patron du rapport qualité-prix.

Pour finir, je suis allé m’écraser dans notre lit. A., plus vaillante que moi, a sauvé la journée à sa manière : elle est partie en quête d’un massage .