JOUR 12
Promenade à Huinnyeoul, bungeoppang et ascension du mont Bongnaesan
Il me semble qu’on avait en tête de passer une journée plus détendue, mais notre naturel a mis des bâtons dans les roues de ce projet. À peine avait-on parcouru quelques centaines de mètres de la promenade plate du village culturel de Huinnyeoul, sur l’île de Yeong-do, qu’on bifurquait brusquement pour grimper son plus haut sommet. Il faut dire que notre guide préférée nous avait indirectement mis en garde contre l’appellation “village culturel” : à la fin de sa turbo-masterclass, comme un touriste évoquait sa visite prochaine du village culturel de Séoul, elle avait répondu qu’elle ne connaissait rien de ce genre qui ne soit, au fond, une allée commerçante déguisée. C’était vrai aussi à Busan, visiblement1. Huinnyeoul (흰여울), le “village des remous blancs”, s’accroche aux falaises du sud de Yeongdo. Né d’un campement de réfugiés de la guerre de Corée qui bâtirent leurs baraques avec des bouts de récupération, on le compare aujourd’hui aux villages perchés du sud de l’Europe : ruelles étroites, maisons claires, échappées sur la mer, le tout repeint de fresques et reconverti en cafés. commentaire de A.2. La vue sur mer était tout de même très jolie. .
Je tiens à préciser que la journée avait pourtant commencé en douceur. À la gare, pour la première fois, j’ai craqué pour ces petites pâtisseries qui embaument bon nombre de stations coréennes, des sortes de gaufres en forme de poisson, fourrées à la pâte de haricot rouge : les bungeoppang3. Le bungeoppang (붕어빵), littéralement “pain-carassin”, est cuit dans un moule en forme de poisson et garni de pâte de haricot rouge sucrée. C’est un classique de la rue en hiver, cousin proche du taiyaki japonais. On dit affectueusement de deux personnes qui se ressemblent qu’elles sont “comme des bungeoppang”, mais j’avoue que je ne suis pas sûr de comprendre pourquoi on dit ça. .
On n’a pas regretté notre choix de détour. La randonnée était très sympathique et se composait de trois sommets. Même s’ils n’étaient pas si hauts, la marche était sportive à souhait, surtout la première partie, puisqu’on partait du bord de mer4. Le Bongnaesan (봉래산), 395 mètres, occupe le centre de Yeongdo. On le tenait jadis pour une demeure d’ermites taoïstes. . Au sommet, on a été accueillis par le chef des lieux (depuis qu’il n’y a plus de chevaux, sans doute ?) : un chat roux qui phasait sur la plaque où était inscrite l’altitude du sommetcommentaire de A.5. Il nous avait d’ailleurs suivis depuis le bas de la montagne. .
Pourquoi je parle de chevaux ? Le long du chemin, il y avait tout plein de panneaux où les directions étaient indiquées par des silhouettes de chevaux. J’ai appris que Yeongdo s’appelait Jeolyeongdo, “l’île dont les chevaux distancent leur propre ombre"6. Yeongdo (영도) doit son nom à Jeolyeongdo (절영도) : on y élevait, du temps de Silla jusqu’au milieu du Joseon, des chevaux si rapides que leur ombre ne pouvait les suivre. L’île abritait un haras géré par l’État. . J’y ai vu comme une petite Normandie coréenne. Je n’ai croisé aucun cheval, seulement le chat roux et beaucoup de mer, mais l’idée m’a accompagné un moment.
Déjeuner chez Mom’s Touch
On est redescendus au cœur de la presqu’île, en plein quartier résidentiel. On a opté pour une reprise de forces MASSIVE en profitant de l’occasion pour tester Mom’s Touch, une chaîne coréenne de burgers et de poulet grillé qui propose des sauces audacieuses : moutarde de Dijon, whisky, ail, et j’en passe, mais on voulait vraiment y passer à ce moment-là. La sauce à l’ail était exquise, comme mon amie K., qui aime qu’on accorde toute notre générosité à l’ail, l’aurait appréciée.
Visite du Musée maritime national
Ensuite, comme on revenait à pied par l’autre versant de la presqu’île, on en a profité pour visiter le musée de la marine. On voulait en apprendre plus sur le navire-tortue de l’amiral Yi Sun-sin et sur les batailles navales de la guerre d’Imjin ; mais on a surtout découvert des contes de marins et récolté des anecdotes sur les missions diplomatiques qui partaient de Busan pour Edo, par Tsushima, la mer intérieure et Osaka7. Les Joseon Tongsinsa (조선통신사) étaient de grandes ambassades, jusqu’à quatre ou cinq cents personnes, envoyées de Corée au shogunat japonais entre 1607 et 1811. De Busan, elles gagnaient par mer Tsushima puis la mer intérieure de Seto jusqu’à l’estuaire d’Osaka, avant de finir par la route de terre, le Tōkaidō, jusqu’à Edo. . Ce dernier détail nous a fait sourire : sans le savoir encore tout à fait, on lisait là, sur de vieilles cartes peintes, le tracé presque exact du voyage qu’on s’apprêtait à faire deux jours plus tard, mais sur un ferry un peu moins cérémonieux et sans pousser jusqu’à Tokyo.