JOUR 10
Randonnée sur le mont Geumjeongsan
Le lendemain, on était de retour pour de nouvelles aventures, bien ragaillardis. Fidèles à ce que je perçois de plus en plus, à mesure que j’écris, comme une manie, on a jeté notre dévolu sur une bonne grosse montagne-à-rempart au nord de la ville : Geumjeongsan1. Geumjeongsan (금정산), de geum (or), jeong (puits) et san (montagne) : la “montagne du puits d’or”. Le point culminant, le Godangbong, plafonne à 801 mètres. La légende veut qu’au sommet, dans une vasque de granit creusée par l’érosion, le Geumsaem, la “fontaine d’or”, ne se tarisse jamais et chatoie d’une eau dorée ; un poisson céleste y serait descendu d’un nuage à cinq couleurs, et c’est de lui que le temple voisin tire son nom.
On s’est présentés assez tôt à une gare routière, et le bus était presque complet, rempli de Coréens excessivement bien équipés pour la randonnée, tous d’un âge avancé. Un camaïeu de vestes en Gore-Tex, de bâtons en fibre de carbone, de visières anti-UV, de manchettes rafraîchissantes, de coussins en mousse clippés à la ceinture et de poches pectorales remplies de bonbons. On s’est dit que ça devait être un bon spot qu’on avait choisi là. Ces messieurs-dames abordaient la montagne avec sérieux, mais n’emplissaient pas moins le bus de gaieté2. Le deungsan (등산), la randonnée en montagne, tient en Corée d’une religion dominicale. Le pays étant couvert de reliefs, presque chaque ville a sa montagne, et chaque montagne ses cohortes d’aïeux suréquipés qui la gravissent régulièrement. . Le chauffeur, lui, prenait les virages serpentins avec presque autant d’aplomb que ceux qui font la route de Cilaos à La Réunion.
Exploration de la forteresse Geumjeongsanseong
On a longé une ancienne forteresse pendant la majeure partie de la randonnée, et les enrochements étaient magnifiques : de grosses pierres rondes, moussues, posées les unes contre les autres en suivant la crête3. La Geumjeongsanseong n’est pas qu’un joli tas de cailloux : avec ses dix-sept kilomètres de circonférence d’origine, c’est la plus vaste forteresse de montagne de Corée. Élevée au début du XVIIIe siècle, dans le sillage traumatisant des invasions japonaises (la guerre d’Imjin, 1592-1598), elle gardait depuis ces crêtes la baie de Busan, point de guet idéal pour voir poindre les navires ennemis. . Au fur et à mesure qu’on montait, la baie de Busan se découvrait sous nos yeux, un peu plus large à chaque palier. Et au niveau du point culminant des sentiers, on a enfin compris pourquoi tous ces randonneurs avaient l’air si bien équipés. Les familles et les bandes d’amis s’étaient installées sur les rochers, réchauds parés, parfois de petites chaises pliantes sorties du sac, autour de véritables petits banquets. commentaire de A.4. Il y avait tellement de monde que nous n’avons pas pu nous poser tranquilles au sommet, c’était vraiment un lieu populaire, avec des groupes de tous âges.
Visite du temple Beomeosa
Dans la redescente, on a visité le complexe de Beomeosacommentaire de A.5. Une chose qui m’a beaucoup marqué dans les temples en Corée, ce sont les escaliers qui permettent d’y accéder : ils sont tellement raides que tu ne vois l’escalier qu’une fois que tu es assez proche. Sinon, avant, tu as l’impression que c’est un fossé sans rien pour descendre. . On a passé son drôle de portail d’entrée, l’Iljumun, la “porte à un pilier”, qui possède bel et bien quatre colonnes posées sur de lourdes bases de pierre, mais qui, vue parfaitement de profil, donne l’illusion de ne tenir que sur un seul axe central6. Beomeosa (범어사), le “temple du poisson céleste”, fut réduit en cendres pendant la guerre d’Imjin, puis reconstruit au XVIIe siècle. S’il a brûlé, ce n’est pas par hasard : c’était un haut lieu de résistance. Ses moines prirent les armes et formèrent des milices bouddhistes contre les envahisseurs. Aujourd’hui encore, on y pratique un art martial monastique, le Sunmudo (선무도). .
Premier barbecue coréen à Seomyeon
Le soir, on s’est enfin résolus à tester notre premier barbecue coréen, au Seomyeon Sogalbisal. On a commandé les changnyeong garlic raw beef ribs et leur version épicée, plus une portion de nouilles froides typiques de Busan pour goûter7. La soupe glacée était particulière à Busan. Ailleurs en Corée, les nouilles froides (naengmyeon) se font au sarrasin ou à la fécule, recettes venues du Nord. Mais pendant la guerre de Corée (1950-1953), des millions de réfugiés acculés à Busan ne trouvaient plus de sarrasin ; l’aide américaine, elle, déversait de la farine de blé. Les réfugiés ont donc recréé leur plat avec ce blé d’urgence, et inventé le milmyeon (밀면), les “nouilles de blé”. . La viande crue, le saeng-galbi, avait un persillage très délicat, tandis que la version marinée caramélisait sur la grille ; le piquant s’adoucit à la chaleur jusqu’à devenir presque sucré8. Le rituel compte autant que le plat : les ciseaux métalliques, puis la feuille de salade ou de périlla (kkaennip) dans laquelle on emmaillote le morceau avec une pointe de pâte de soja fermentée (ssamjang). . C’était délicieux. Dans l’ensemble, je crois qu’on a fait ce repas surtout parce que c’est celui auquel les touristes pensent en premier ; mais on avait tardé, car ni A. ni moi ne sommes de grands amateurs de viande.